Appel à propositions d’articles

Appel à propositions d’articles pour le numéro 36 de la revue Projets de paysage, rubriques « Dossier thématique » et « Matières premières »

Date limite de réception des résumés : lundi 7 septembre 2026
Date de parution du numéro : juillet 2027

Paysage et écritures plurielles de la recherche

Coordination : Élise Geisler (maîtresse de conférences, Institut Agro Rennes-Angers, UMR CNRS ESO), Rémy Bercovitz (maître de conférences, École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux, Passages-UMR 5319 CNRS) et Olivier Bories (maître de conférences en géographie-aménagement, École nationale supérieure de formation de l’enseignement agricole, Lisst-UMR 5193 CNRS)

« L’article universitaire n’est pas le seul format d’écriture pour faire de la théorie. On peut faire de la théorie avec une caméra, un pinceau, une partition, etc. […] une théorie ne se réduit pas à une série d’énoncés linguistiques, elle est une construction, un mode de perception. »
Franck Leibovici et Valérie Pihet, 2011

Dans les années 1980 et 1990, la théorie du paysage va remettre en cause les approches seulement objectivistes de la description paysagère et connaître un renouvellement, sous l’effet du tournant culturel et phénoménologique des sciences humaines et sociales (voir entre autres les travaux d’Augustin Berque, de Yves Luginbühl, d’Alain Corbin). Le paysage contemporain se caractérise alors à la fois par ses dimensions matérielles et immatérielles, mais aussi relationnelles, multisensorielles et expérientielles. Il s’éloigne d’un héritage historique pictural et élitiste (Manola et Geisler, 2012) pour ne plus être considéré comme « déjà représenté » (Straus, 1989), mais comme un mode d’être en communication avec le monde environnant associé au sentir (Grout, 2004). Au même moment, le paysage va être appréhendé dans une dimension politique comme outil de gouvernance, d’action collective et de médiation (Bercovitz, 2022), avec l’association très étroite de la question paysagère à celle du développement durable, de l’aménagement de l’espace et de la gestion des territoires, du bien-être des populations et de leur participation aux décisions concernant leur cadre de vie, sous l’impulsion notamment de la Convention européenne du paysage en 2000. C’est aussi à cette période que la recherche-action, puis la recherche par le projet(1) vont particulièrement se diffuser dans le champ du paysage, et tisser des liens ténus avec la société civile, mais aussi le monde opérationnel.
Ces renouvellements théoriques et pratiques vont transformer profondément les méthodes de recherche dans le champ du paysage, notamment d’observation sur le terrain et d’enquête, multipliant les possibilités de décrire, de comprendre et de partager les connaissances sur les paysages. Dans ce cadre, le terrain devient un espace d’expérience et de coconstruction des savoirs qui mobilisent, entre autres, entretiens, parcours commentés, récits d’habitant·e·s, photographies, cartographies sensibles ou ateliers participatifs. Le paysage n’est plus seulement étudié comme un objet socio-spatial, mais appréhendé comme une expérience vécue, comme un dispositif de médiation et un outil d’action territoriale ou environnementale. Si ce virement théorique et méthodologique dans la manière d’appréhender le paysage, l’action et le projet en ce domaine, a été largement documenté par la recherche durant ces quatre décennies, on ne peut pas en dire autant des répercussions qu’il a pu induire sur les pratiques d’écritures de la recherche dans le champ du paysage.
Cette question des écritures plurielles nous semble d’autant plus pertinente aujourd’hui, à l’ère de l’Anthropocène(2), où les crises multiples (sociale, environnementale, technique, sanitaire, politique, de la sensibilité) obligent la recherche à décrypter cette nouvelle complexité du monde. Il devient urgent dans ce contexte d’inventer des manières originales de dire et de représenter les multiples rapports possibles au monde, de trouver les mots et les modes d’expression justes pour rendre compte de notre « nouvelle nature » (Tsing et al., 2025). Ce nouveau défi n’est en effet pas étranger à l’essor, depuis quelques années, des écritures dites « alternatives », qui, sans bouleverser totalement l’épistémologie de la recherche, en déplacent les frontières et ouvrent de nouveaux possibles de narration scientifique.
Dans le champ du paysage, l’évolution de l’écriture scientifique revêt une dimension particulière : situé à l’interface de plusieurs champs disciplinaires (sciences de la nature, sciences humaines et sociales, sciences politiques, pratiques du projet), le paysage a historiquement mobilisé des formes d’écriture variées, allant de la description textuelle aux représentations graphiques, en passant par la cartographie et le récit d’expérience. Au sein des communautés scientifiques (géographie, géoagronomie, aménagement, sociologie, anthropologie, arts), les chercheur·e·s utilisent depuis longtemps des modes de description hybrides pour raconter les paysages et leurs évolutions, croisant textes, dessins, photographies et écriture poétique (voir par exemple les travaux de Benard Charbonneau, d’Yves Luginbühl, de Jean-Pierre Deffontaines, d’Yves Michelin ou de Pierre Sansot) et, dans une moindre mesure et de manière plus expérimentale, images et sons dans des productions filmiques(3). Quant aux paysagistes praticien·ne·s, iels ont participé à renouveler les représentations paysagères, souvent en puisant dans des traditions hétérogènes (dessins, photos, collages, cartographies sensibles…).
Plus largement, depuis une quinzaine d’années, les écritures alternatives augmentent le spectre des manières de penser, de dire et de faire la recherche. En témoignent, dans les champs de la géographie, de l’aménagement et des sciences sociales, la création de chaînes, de revues scientifiques ou de rubriques dédiées(4), la création d’événements(5), ou encore d’axes de laboratoires(6) et de réseaux scientifiques(7). Ces écritures alternatives offrent la possibilité d’élargir les manières de penser et d’exprimer la recherche en paysage, que ce soit dans leurs processus de fabrication ou leurs dispositifs de restitution (écriture littéraire, photographie, dessin, cartographie sensible, bande dessinée, création sonore, film, performance, etc.). Les réalisations filmiques et les compositions sonores renouvellent, par exemple, les manières d’appréhender les paysages, la caméra et le micro se faisant des entremetteur·euse·s par l’intermédiaire desquel·le·s les chercheur·e·s et les paysages se mettent à se regarder et non plus à se voir, à s’écouter et non plus à s’entendre, à se dire des choses d’eux (Bories, 2026). Cet élan d’écritures plurielles semble répondre à au moins trois nécessités visant, pour les chercheur·e·s, à accéder à des dimensions du réel de plus en plus difficiles à saisir par le seul langage textuel conceptuel.

La première nécessité s’inscrit dans une quête de décloisonnement disciplinaire et de transversalité. En effet, l’essor des écritures dites alternatives dans la recherche dans le champ du paysage s’accompagne d’un mouvement de décloisonnement des savoirs entre disciplines, pratiques et registres d’expression scientifique et d’hybridation avec le monde de l’art (cf. programme Érable du ministère de l’Écologie : https://erable.archi.fr/ ; ou programme Art, science et société de l’Iméra : https://imera.hypotheses.org/programme-art-science-societe). Dans ce contexte, l’art n’est plus seulement considéré comme une pensée créative, mais aussi comme une activité également productrice de protocoles qui génèrent d’autres savoirs (Balez et Labussière, 2024). En mobilisant des formes telles que la photographie, le dessin, la cartographie sensible, le film, la bande dessinée ou encore les pratiques performatives plurisensorielles, ces écritures contribuent à élargir les modes de saisie et de restitution des réalités paysagères. Cet engouement, dans un contexte de crise de l’attention et de la sensibilité (Citton, 2014 ; Silberzahn, 2022), semble ouvrir de nouveaux horizons de réflexion, des espaces de liberté (Chenet, 2016) et des lieux de respirations expressives aux chercheur.e·s, artistes, praticien·ne·s (Brayer et al., 2024). Celles-ci et ceux-ci collaborent de manière située et incarnée, considérant la production scientifique plutôt comme une expérience relationnelle avec le paysage que dans un rapport de distanciation rationnelle avec lui. Mais ce décloisonnement n’est pas sans soulever des questions sur les possibilités de dialogue entre des champs qui n’ont pas toujours les mêmes intentions, ni les mêmes objectifs et les mêmes modes d’écriture du savoir (Bordeaux, 2022), d’autant plus à un moment où les financements de la recherche publique et de la culture s’essoufflent.

La deuxième nécessité pousse les chercheur·e·s à changer de posture par rapport à une position d’objectivation surplombante classique. Ces écritures dites alternatives interrogent la neutralité des chercheur·e·s dans leur rapport au terrain (Berlan, 2023). Elles leur ouvrent la possibilité « d’être au terrain » et d’assumer « librement » leur subjectivité par le déploiement d’une « objectivité forte » (Harding, 1991) qui ne nie pas la subjectivité de celui ou de celle qui cherche, mais qui s’en nourrit pour produire des savoirs situés (Haraway, 2026), ancrés, incarnés par/dans/avec le paysage. Cette posture s’écarte de « l’extractivisme cognitif » et s’approche d’un faire corps avec le terrain (Raymond, 2025). L’écriture de la recherche se fait alors moins verticale, et les formes narratives plus sensibles et/ou réflexives. Cela peut amener à inclure une attention vis-à-vis de la mémoire corporelle comme accès privilégié à une qualité d’expérience (celle du ou de la chercheur·e comme celle d’autrui) ainsi qu’à la manière d’en rendre compte (Grout, 2018). Si des modalités d’écriture sensible de la recherche en train de se faire existent depuis longtemps dans le champ du paysage (carnets de terrain, journaux de bord, photographies, prises de son…), elles ont pour certaines été maintenues cachées ou invisibilisées par le cadre académique de production et de diffusion de la recherche, soit parce qu’elles étaient considérées comme peu analytiques, trop personnelles (obligeant à un dévoilement de soi que la science tient encore à distance), sinon insuffisamment abouties pour en justifier la diffusion aux pair·e·s. Aujourd’hui, les chercheur·e·s semblent plus enclin·e·s à dévoiler ces autres formats ou traces de leur recherche en train de se faire (voir, notamment, les carnets de terrain d’Alexis Pernet, 2021 ou les films de Chris Pividori, 2025).
La troisième et dernière nécessité concerne la disposition des chercheur·e·s et praticien·ne·s à « ouvrir la science », à donner accès aux coulisses de sa fabrique, à proposer sa diffusion à d’autres publics, sans pour autant vulgariser ni simplifier les connaissances, mais en cherchant à trouver et à s’appuyer sur d’autres modes d’expression, peut-être plus accessibles, qui conservent la complexité du monde et inspirent l’action citoyenne. Dans un contexte marqué par le développement de la science ouverte et des démarches participatives, les écritures de la recherche ne se limitent plus à des formats académiques adressés à une communauté scientifique restreinte dans des revues dédiées, mais tendent à s’ouvrir à des publics plus larges. Les festivals de films de chercheur·e·s (Géocinéma à Bordeaux, Sud de Sciences à Montpellier, ou Pariscience à Paris) permettent, par exemple, de créer de nouveaux espaces de porosité entre science et société. Il est intéressant de noter que ce glissement de l’écriture scientifique se fait dans un contexte particulier : celui du déploiement des supports et outils, notamment via le numérique, et de leur démocratisation (matériels et logiciels de prise de vue et de son accessibles financièrement, possibilité de créer des blogs et webdocumentaires, plateformes de diffusion de podcasts audio et de vidéos, etc.) ; celui aussi d’un encouragement par les programmes de recherche à la science ouverte et aux démarches participatives (cf. ANR SAPS – Sciences avec et pour la société).
Dans le champ du paysage, où l’expérience sensible, la dimension spatiale et située, les diversités de points de vue sont constitutives de l’objet même de recherche, ces formes d’écriture apparaissent particulièrement fécondes et appropriées. Ainsi, le paysage invite à, voire nécessite, l’expérimentation et l’usage d’autres modes de compréhension, d’analyse et de restitution du savoir, permettant de documenter des phénomènes difficilement saisissables par les seuls outils discursifs classiques en recherche : ambiances paysagères, perceptions et expériences, dynamiques paysagères, représentations, relations affectives et émotionnelles aux lieux (Guinard et Tratnjek, 2016 ; Paquot, 2025). Au regard de ces éléments, notre numéro cherche à aborder de manière directe ces pratiques d’écriture de la recherche (comprises à la fois comme processus de production de la connaissance, expériences de terrain, mises en forme et médias de restitution) qui, bien que largement expérimentées dans le champ des sciences humaines et sociales aujourd’hui, restent encore très peu documentées dans le domaine du (projet de) paysage. Cette proposition appelle des contributions selon trois axes : un premier axe historique et théorique, un deuxième axe épistémologique et méthodologique et un troisième axe éthique et politique.

Axe 1. Quels enjeux contemporains des écritures dites alternatives de la recherche dans le champ du paysage ?
Cet axe propose d’interroger les héritages, les filiations et les mutations contemporaines des écritures de la recherche sur le paysage, l’action paysagère et le projet de paysage. Quelles continuités et quelles ruptures peut-on identifier entre les formes « classiques » de l’écriture scientifique et les expérimentations actuelles ? Dans quelle mesure les écritures dites alternatives constituent-elles un véritable tournant dans le champ du paysage, ou s’inscrivent-elles dans une histoire plus longue d’hybridations et dans une continuité de déplacements plus affirmés ? Les contributions pourront analyser des corpus historiques, des trajectoires disciplinaires ou des moments charnières ayant contribué à redéfinir les normes de l’écriture scientifique dans le champ du paysage. Elles pourront également interroger les enjeux contemporains de ces transformations : reconfiguration des régimes de preuve, redéfinition des critères de scientificité par le recours plus assumé au sensible, prise en compte augmentée de la subjectivité et des savoirs situés, ou encore adaptation à des contextes marqués par la complexité des phénomènes paysagers et les crises environnementales. Cet axe invite ainsi à situer les écritures alternatives dans une perspective critique, en examinant leurs promesses, leurs limites et leurs implications pour la recherche dans le champ du paysage.

Axe 2. Quels effets du décloisonnement disciplinaire et des hybridations arts-sciences ?
Cet axe vise à explorer les croisements disciplinaires et les hybridations art-science que permet cette diversification des écritures, en interrogeant leurs apports, mais aussi les tensions qu’ils suscitent. On attend ici des retours réflexifs sur des expériences de dialogue entre plusieurs modalités d’écriture scientifique par une même personne ou une même équipe, mais aussi de coécritures interdisciplinaires, et d’écritures à l’interface entre arts et sciences. Qu’apportent ces modalités d’écriture plurielles aux chercheur·e·s ? En quoi modifient-elles leurs pratiques ? Modifient-elles les formes de narration scientifique ? Comment les pratiques artistiques participent-elles à la production de connaissances sur le paysage, l’action paysagère et le projet de paysage ? En quoi permettent-elles d’accéder à des dimensions du réel difficilement appréhendables par les seuls outils conceptuels ? À l’inverse, comment les cadres scientifiques influencent-ils, orientent-ils ou contraignent-ils ces démarches hybrides ? Dans quels cadres et conditions épistémologiques et méthodologiques sont possibles ces collaborations ? Impliquent-elles une redéfinition des formats, des lieux et des temporalités de la recherche ? Les contributions pourront examiner les modalités concrètes de collaboration, leurs cadres, les dispositifs mobilisés et les types de savoirs produits. Elles pourront également interroger les fertilisations liées à ces collaborations, ainsi que les blocages rencontrés dans ces processus

Axe 3. Quelles reconfigurations entre recherche, société et (projet de) paysage via les écritures alternatives participatives ?
Ce dernier axe vise à explorer les potentialités, mais aussi les limites, des écritures alternatives dans le cadre de démarches participatives, et la manière dont elles contribuent ou non à reconfigurer les relations entre recherche, société et (projet de) paysage. Les contributions pourront analyser les conditions de mise en œuvre de ces démarches, en s’intéressant notamment aux dispositifs méthodologiques, aux outils mobilisés et aux cadres institutionnels qui les soutiennent. Elles pourront également interroger les effets de ces pratiques sur la nature des savoirs produits : en quoi ces écritures alternatives, lorsqu’elles sont partagées, permettent-elles de mieux prendre en compte la diversité des expériences et des points de vue ? Contribuent-elles à une démocratisation effective de la recherche, ou reproduisent-elles certaines asymétries entre participant·e·s ? Comment les chercheur·e·s collaborent-iels avec des habitant·e·s, des usager·e·s ou des acteur·rice·s institutionnel·le·s dans la production des savoirs ? Quelles formes d’écritures émergent de ces collaborations (récits collectifs, cartographies participatives, dispositifs numériques, productions audiovisuelles, etc.) ? Est-ce que ces écritures dites alternatives de la recherche favorisent-elles une meilleure prise en compte des acteur·rice·s du (projet de) paysage et de la société civile, en lien avec les démarches participatives et collaboratives ?

Les rubriques
Cet appel à contributions concerne les deux rubriques de la revue Projets de paysage :
• Le « Dossier thématique » rassemblera des contributions à caractère scientifique répondant aux règles communément admises pour l’écriture d’articles scientifiques (https://journals.openedition.org/paysage/267) ;
• Quant à la rubrique « Matières premières », elle réunira des contributions aux formats plus libres. Ces contributions moins « académiques » pourront être des retours d’expériences, recueils d’entretiens, dialogues, récits, photographies, dessins, bandes dessinées, créations sonores, vidéos, films, etc. Cette rubrique permet de s’affranchir, au moins partiellement, de la nécessaire distance critique et réflexive attendue pour les articles destinés au « Dossier thématique ». Il est à noter que, pour les contributions non majoritairement textuelles (et uniquement pour celles-ci), il sera demandé un petit texte d’accompagnement (5 000 à 10 000 signes) permettant de contextualiser cette contribution (cadre de la recherche ; intention scientifique, artistique, et/ou créative ; justification des choix textuels, visuels, graphiques, sonores et leurs articulations, mise en récit ; argumentaire des dispositifs déployés). Les contributions autres que textuelles, ou comportant des documents visuels et audiovisuels (planches de bandes dessinées, sons, vidéos, etc.), dont la taille excédera les 10 Mo, seront hébergées sur l’entrepôt numérique de données et de documents Huma-Num et diffusées depuis ce numéro dédié de la revue Projets de paysage.

Les auteurs veilleront à préciser clairement le (ou les) axe(s) de réflexion auxquels iels souhaitent contribuer et la rubrique pour laquelle iels présentent leur proposition.

Les auteurs sont également invités à consulter la charte éthique de la revue

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