Prix COAL Etudiant : La nuit

Crédits image : Capucine Vever, Un jour, en ma présence, un mage retira l’horizon tout autour de moi (nividic), 2019.
Série photographique réalisée dans le cadre de la résidence Finis Terrae sur l’île d’Ouessant ©ADAGP-VEVER 2026.

Créé en 2019, le Prix COAL Étudiant a pour objectif d’accompagner, par le biais d’une résidence en partenariat avec les Réserves naturelles de France, les étudiant·e·s des Écoles du champ artistique et culturel qui expérimentent et proposent des solutions concrètes et créatives à la transition écologique. COAL souhaite ainsi encourager la participation de la jeunesse et valoriser les réponses portées par les artistes aux problématiques écologiques actuelles.

Nous opposons le jour et la nuit alors qu’ils forment une même unité du vivant traversée par les contraires.
Pour nous, êtres diurnes, si dépendants de la vue, la nuit commence souvent par une perte. Entre le crépuscule et l’aube, elle suspend le temps, voile le monde, oblige au retrait. Les évidences du jour se retirent, l’incertain affleure, et c’est peut-être pour cela qu’elle demeure le temps de la contemplation et du récit, là où, dans l’attente du jour prochain, le rêve et l’imaginaire se lèvent. La nuit décentre la souveraineté de l’image.

Mais la nuit recule, blanchie, colonisée par l’extension sans limite de lumières artificielles sur terre, en mer, dans le ciel, jusqu’à effacer de nos mémoires la Voie lactée. Le skyglow, halo de lumière artificielle, suspendu tel un dôme au-dessus des villes, se lit depuis l’espace. Hors des centres urbains, la multiplication de petites poches éclairées fragmente la nuit, coupe les continuités, transforme des corridors en impasses, tend des pièges mortels pour les oiseaux, les insectes et tant d’autres espèces désorientées
par l’excès de lumière.

Depuis une trentaine d’années, le terme d’environnement nocturne s’impose pour nommer ce milieu vital menacé.
Une majorité d’animaux vivent la nuit. Dans des paysages saturés de présences humaines, l’obscurité devient parfois le dernier intervalle où circuler sans être vu, sans être chassé de sa trajectoire. Elle ouvre des temps de migrations, d’accouplements, de pollinisations, de traversées. Le concept récent de trame noire dit parfaitement l’urgence de penser la nuit comme un réseau de continuités d’obscurité à préserver.

Les peuples de la nuit vivent dans un monde d’écoutes et d’olfactions où on se situe par rythmes, échos, aérosols, effluves. La nuit change la grammaire du monde. Même la flore change de diction. Certaines fleurs s’ouvrent la nuit et
parfument l’air pour attirer des pollinisateurs spécifiques.
Elle est aussi un temps essentiel de régénération des organismes et des métabolismes, atelier discret où se redistribuent les énergies et équilibres, où se réparent des excès. La baisse nocturne des températures participe au refroidissement des sols et de l’atmosphère, favorise les cycles de l’eau. Le jour artificiellement prolongé fragilise ces fonctions. L’épuisement du monde tient aussi à la dérive d’un fonctionnement en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui nie l’alternance, consume les corps et les milieux. L’obscurité et le repos sont pourtant des nécessités vitales.
Pour reprendre l’expression d’Édouard Glissant, la nuit appelle un droit à l’opacité, qui reconnait l’importance de pouvoir se dérober aux impératifs de transparence et de visibilité. En politique, la nuit dit à la fois la veille et l’éclipse. Foyer d’accueil des résistances et des marginalités, elle est le temps choisi de celles et ceux qui tiennent quand le jour se ferme, nuits d’assemblées et de veillées – Nuit debout en est une image nette -. Mais elle peut désigner à l’inverse les temps sombres des pouvoirs totalitaires. C’est le paradoxe de la nuit, elle émancipe, quand elle déplace l’horloge sociale pour ouvrir un espace commun, elle opprime quand elle obscurcit la pensée.

Le Prix COAL Étudiant 2026 invite les artistes à défendre la nuit comme un bien commun, un enjeu écologique majeur pour la régénération du vivant, un refuge, une diversité de langages à célébrer, un droit au repos et à l’opacité. Inventer des récits pour réapprendre à habiter l’ombre, faire oeuvre avec la nuit, c’est contribuer à une écologie des rythmes. Restaurer la peur de la nuit est un parfait antidote à l’anthropocentrisme, parce qu’elle nous oblige à l’humilité, en nous confrontant au ciel profond, à l’infiniment grand, à la démesure du cosmos.

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